« Anthropologie politique » (1967), par Georges Balandier

Compte rendu du livre « Anthropologie politique » (1967), par Georges Balandier

Georges Balandier

L’auteur de la première anthropologie politique française, Georges Balandier affirme que le pouvoir politique est accepté comme garant de l’ordre et de la sécurité, révéré en raison de ses implications sacrées et contestée parce qu’il entretien les inégalités entre statuts, partis, classes. Balandier propose des méthodes d’étude du politique dans les sociétés  sans État qui ouvrent la voie à la compréhension des États en voie de développement.

L’approche du Georges Balandier est celle dynamiste, qui saisit le contradictoire dans les relations sociales que les fonctionnalistes tendaient à analyser selon des modèles d’équilibre. Il montre les contradictions propres à tout modèle politique interprétable. Le thème principal de son livre est le lien entre le pouvoir et le sacré et le fait que l’État ne représente qu’une petite réflexion de la politique.

L’anthropologie politique tente à fonder une science du politique et délimite un domaine d’étude au sein de l’anthropologie sociale ou de l’ethnologie. Elle s’attache à la description et à l’analyse des systèmes politiques qui correspondent aux sociétés estimées primitives ou archaïques.

L’anthropologie politique est vue comme instrument de découverte et d’étude des diverses institutions et pratiques qui assurent le gouvernement des hommes, ainsi que le système de pensée et des symboles qui les fondent. Un des premiers fondateurs de l’anthropologie politique est Montesquieu qui a identifié les types de société selon les modes de gouvernement.

L’anthropologie politique envisage le problème de l’Etat, de sa genèse et des ses premières expressions.

Les buts principaux visés par l’anthropologie politique sont la détermination du politique qui ne lie ce dernier ni aux sociétés dites historiques, ni à l’existence d’un appareil étatique ; l’élucidation du processus de formation et de transformation des systèmes politiques, une étude comparative qui surprend les différentes expressions de la réalité politique.

Même si l’anthropologie politique est une science relativement récente, ses origines se trouvent dans une histoire assez lointaine. Les précurseurs de l’anthropologie politique sont Aristote, Francis Bacon, Machiavel, mais celui privilégié reste Montesquieu (« L’esprit des lois »). Althusser dit que Montesquieu provoque « une révolution dans la méthode », car il essaie de faire une classification des sociétés en partant des faits (lois, coutumes).

Un des premiers anthropologues est L.H. Morgan qui distingue deux sortes de gouvernement : societas (fondée sur les personnes et sur les relations purement personnelles) et civitas (fondée sur le territoire et sur la propriété).

L’année 1930 c’est l’année dans laquelle se produit une révolution anthropologique qui détermine plusieurs recherches sur les sociétés segmentaires, aux structures de la parenté et aux modèles de relations entre ces sociétés et structures.

Les premières sociétés soumises aux recherches anthropologiques sont celles de l’Afrique. Les plus représentatives enquêtes se retrouvent dans les livres d’Evans-Pritchard : « The Nuer », « The political system of Anuak », « African Political System » (en collaboration avec M. Fortes). Concernant les méthodes utilisées dans la démarche de l’anthropologie politique, elles sont assez semblables aux celles de la démarche anthropologique. Abordant des problèmes comme le processus de la formation des sociétés étatiques, la nature de l’État primitif, les formes du pouvoir politique, la démarche de l’anthropologie politique façonne des buts spécifiques.

Georges Balandier distingue plusieurs types des méthodes de la démarche anthropologique : la démarche génétique (pose les problèmes d’origine et d’évolution), fonctionnaliste (identifie les institutions politiques dans les sociétés dites primitives), la démarche typologique (vise la détermination des types de systèmes politiques, la classification des formes d’organisations de la vie politique), terminologique, structuraliste (étude du politique à partir de modèles structurels) et la démarche dynamiste qui veut saisir la dynamique des structures. Le dernier type de démarche prend en compte les incompatibilités et les déséquilibres qui caractérisent chaque société. Comme Durkheim l’avait prévu, l’anthropologie, la sociologie politique et l’histoire ont coalisé leur forces et donc « l’esprit historique et l’esprit sociologique ne différent que par des nuances ».

Pour éclaircir la relation entre la philosophie politique et l’anthropologie politique, l’auteur oppose le caractère scientifique de la recherche anthropologique au celui normatif de la philosophie politique. Concernant la délimitation du champ politique, il y a deux camps : les maximalistes et les minimalistes. Les maximalistes sont convaincus du fait qu’une société ne peut pas exister sans gouvernement pendant que les minimalistes croient dans l’antériorité de la politique sur l’État. Balandier identifie plusieurs définitions du domaine politique, parmi lesquels : le domaine politique comme système d’organisation dans le cadre d’un territoire délimité, le domaine politique caractérisé par l’aspect fonctionnel de toute structure politique et le domaine politique comme aspect de la vie sociale, un système d’action politique.

L’auteur est intéressé par les « circuits » qui établissent une relation de commandement et d’obéissance, une des questions propres à l’anthropologie politique. Si dans le cadre des sociétés non étatiques, le pouvoir se trouve dans des circuits prépolitiques (parenté, religion, économie), dans le cadre des sociétés étatiques se trouve dans des circuits spécialisés. Si le politique utilise le pouvoir, c’est pour défendre la société contre ses propres faiblesses, pour éviter la menace du désordre. Le pouvoir politique est envisagé comme une nécessité, étant caractérisé par deux aspects : sacralité et ambigüité. Balandier est convaincu du fait que le pouvoir politique n’est complètement désacralisé, bien qu’il s’agisse d’un société traditionnelle ou pas. L’ambigüité est un attribut fondamental du pouvoir, même s’il est accepté, révéré ou contesté.

Un autre ordre qui intervient est celui de la parenté, qui dans le champ de l’anthropologie politique n’exclut pas l’ordre du pouvoir. La preuve de cette manière de concevoir le rapport entre ces deux ordres se trouve dans les sociétés lignagères (dites segmentaires ou non étatiques). Même ces sociétés sont caractérisées par les inégalités et les rapports de subordination. Le pouvoir politique est plutôt politico-religieux et opère par des structures territoriales et par des systèmes des classes d’âge. Le caractère des classes d’âges instituées est de fonder une stratification sociale sans liaison avec la parenté et de permettre l’accomplissement des fonctions spécifiques. Dans le cadre des sociétés segmentaires, les structures politiques sont peu visibles, la prise des décisions revenant aux hommes de rang supérieur, aux conseils d’anciens ou aux chefs occasionnels. Balandier donne l’exemple de la société lignagère de Fang gabonais[1] qui utilise certains mécanismes afin de limiter le pouvoir et l’accumulation des richesses. Cependant, l’usage de la sorcellerie aide au renforcement de la position de ceux qui détiennent le pouvoir. La sorcellerie révèle la dynamique sociale et politique des sociétés non étatiques.

Dans le IVème chapitre de son livre, Georges Balandier affirme que le rôle de l’anthropologie politique est de « montrer les formes particuliers qui prennent le pouvoir et les inégalités sur lesquelles il s’appuie dans le cadre des sociétés « exotiques ».

Les anthropologues considèrent que les pouvoirs supérieurs sont attachés à la personne royale et que la mythologie affirme une double dépendance des hommes, une instaurée par les dieux et l’autre par les rois. Le pouvoir n’est jamais vidé de son contenu religieux, même dans les sociétés laïcisées, il reste réduit et discret. C’est dans la nature du pouvoir d’entretenir une véritable religion politique. Luc de Heusch affirmait que « La science politique relève de l’histoire comparée des religions ».[2]

« Le pouvoir est sacralisé parce que toute société affirme sa volonté d’éternité et redoute le retour au chaos comme réalisation de sa propre mort ». Les recherches conduites en Afrique aident à mieux comprendre les manifestations du pouvoir. Le vocabulaire religieux sert aussi à qualifier la substance du pouvoir. Le sacré (une des dimensions du champ politique) et le politique contribuent à l’entretien de l’ordre établi. Dans une société lignagère, le culte des ancêtres constitue le support du pouvoir et les conflits entre les générations sont exprimés en « termes mystiques et rituels ». Le sacré, ayant des buts politiques, peut se présenter sous deux aspects : mise au service de l’ordre social existant ou aider ceux qui veulent conquérir l’autorité. Il fonctionne aussi à l’inverse, servant à limiter ou contester le pouvoir.

La relation entre le pouvoir et le sacré se trouve aussi dans l’ordre du mythe, étant considèré comme un instrument utilisé par ceux qui ont le pouvoir et la propriété. Le rôle du mythe est donc de renforcer le pouvoir.

Donnant la définition de l’État, Bergeron conclut par dire que celui-ci « n’est pas un concept théorique majeur »[3], tandis que dans la conception de Weber il n’est qu’une des « manifestations historiques de la politique ». L’anthropologie politique a tenté d’imposer quelques conditions à l’emploi de ce concept dans les cas des certains sociétés. Les anthropologues politistes rencontre une difficulté dans la définition de l’Etat traditionnel sur le plan de la différenciation nette de l’organisation politique et l’Etat et concernant la mesure dans laquelle la société étatique se distingue d’autres sociétés. Lowie affirme que « l’État comprend les habitants d’une aire bien déterminée, qui reconnaissent la légitimité de la force lorsqu’elle est employée par des individus qu’ils acceptent comme chefs ou gouvernants » (Social Organization, 1948).      Un des artisans de l’anthropologie politique, Nadel, retient trois traits d’un Etat : la souveraineté territoriale, un appareil de gouvernement centralisé, un groupe des dirigeants spécialisé qui monopolise la machine de la décision politique.

Dans son « Anthropologie politique », il distingue plusieurs formes de compromis entre la continuité et le changement : un traditionalisme fondamental (sauvegardes les structures héritées, par exemple les castes en Inde), traditionalisme formel (survivance des certains cadres institutionnels, l’exemple des villes africaines), traditionalisme de résistance (refus de la situation coloniale) et pseudo-traditionalisme (attribution d’une signification ancienne aux réalités nouvelles).

Parmi les conclusions, Balandier tient à mentionner l’intention de l’anthropologie politique de détecter les principes de fonctionnement des systèmes politiques, de définir les fonctions du politique. L’apparition de l’anthropologie politique modifie les perspectives de l’anthropologie, en imposant une conception plus dynamiste.

 Bibliographie

  • BALANDIER, Georges, « Anthropologie politique », 1967, Maison d’édition Presses Universitaires de France, Paris
  • RIVIERE, Claude, « Anthropologie politique», 2000, Maison d’édition Armand Colin, Paris

Sources

http://www.cairn.info/la-bibliotheque-ideale-des-sciences-humaines-article-23.htm

[1] Les Fangs forment un groupe ethnique bantou que l’on trouve aujourd’hui en Afrique centrale.

[2] L. de HEUSCH, Pour une dialectique de la sacralité du pouvoir, Le pouvoir et le sacré, Bruxelles, Annales du Centre d’Etude des Religions, 1962.

[3] G. BERGERON, Fonctionnement de l’État, Paris, 1965.

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